18/02/11

ARCHIBALD XENOPHILIUS PEMBLETON DE PASHEEBARRY

 

Ma chère amie,
 
Votre lettre m’est parvenue hier au matin. Elle s’est posée sur ma table de travail, tel un gracieux oiseau blanc. Depuis que j’ai enseigné quelques rudiments d’origami à nos boys ( vous souvient-il de notre merveilleuse lune de miel aux îles nippones ?), ceux-ci n’ont de cesse de transformer le moindre morceau de papier en une figure animale, à chaque fois plus surprenante. Vous auriez dû voir, l’autre jour, ce qu’ils ont fait de l’ordre de mission du capitaine Hairysson… Malheureusement, notre ami n’a pas semblé goûter l’innocente plaisanterie ; leur éléphant était pourtant parfait. En retour, notre cuisinier m’a initié aux joies du Potomoto, qui se joue avec le crâne d'un babouin et des gousses de haricots. C’est un loisir fort distrayant, que je suis impatient de vous montrer .
 
Je ne saurais vous décrire le bonheur qui est le mien, de me trouver de nouveau en terre africaine. Ici, loin des murs étriqués de Winestone Manor, il me semble vivre une seconde jeunesse. J’ai l’impression que c’est hier que je foulai pour la première fois ce sol béni, effectuant mes classes, sous les ordres du Général Hardtop. Je crois que cela fera bientôt quarante années, pourtant. Aujourd’hui plus encore, je jouis dans un émerveillement sans cesse renouvelé des trésors de ce pays. Quelle ravissement, que ces paysages étalant leur éblouissante sauvagerie à perte de vue ! Ici, pas de murs, pour vous contraindre. Le temps desserre son emprise et les gens vivent chaque instant, sans se soucier de l’heure. Vous n’imaginez pas l’excitation qui peut agiter le naturaliste parcourant cette terre d’Eden. Outre le chef d’œuvre de la Création que constituent les grands animaux exotiques qui sont foison en ces lieux (fauves, mastodontes, girafes, autruches, grands cerfs de toutes sortes… je voudrais pouvoir faire le portrait de chacun d’eux)… chaque buisson, chaque branche, chaque pierre qu’on soulève abrite des formes de vies insoupçonnées, toutes plus stupéfiantes les unes que les autres. Ah ! combien j’aimerais vous avoir à mes côtés, pour partager toutes ces choses !
 
Mais pardonnez-moi. Je vous écris mon enthousiasme, alors que vous-même êtes dans l'affliction.Vous me questionnez sur la situation d'Arthur. Je ne saurais vous dissimuler mon embarras. Lorsque vous m'aviez demandé où il fallait le chercher, j'avais cité l'Afrique, car ce me semblait être l'endroit idéal pour vous distraire et tenter de vous faire oublier votre tourment. Ce pourrait aussi avoir effectivement été la destination de notre fils, lui si féru d'entomologie. Mais comment le savoir, en vérité ? Le monde est si vaste ! Quand bien même notre fils se trouverait en terre africaine, c’est folie, que d’espérer le retrouver, après toutes ces années ! Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Ma tendre amie, il faut cesser de vous ronger les sangs ! Arthur n’était déjà plus un enfant, lorsqu’il nous a quittés ; et c’est à dessein qu’il nous a caché sa destination. Il est un âge où les jeunes gens doivent se détacher de ceux qui leur ont donné le jour. Notre fils a choisi de répondre à  l’appel de l’inconnu et de l’aventure ; comme je suis heureux pour lui ! Je voudrais avoir eu la même audace, à l’âge de ma jeunesse, plutôt que d’avoir suivi la voie tracée d’avance par mon père. Le monde n’est pas sans danger, loin s’en faut. Je porte cependant en moi la conviction qu’une vie libre, même jalonnée de périls, est préférable à n’importe quelle destinée placée sur les rails de la sécurité et de la contrainte.
 
Vous m’écrivez qu’Eleonore vous a échapée. Ne l’a-t-elle pas toujours fait ? Je me souviens d’après-midi entiers passés dans le parc, à la recherche angoissée de notre petit zéphyr disparu une fois de plus. Eleonore finissait toujours par nous revenir, les cheveux en bataille, les jupes à demi déchirées, mais les yeux tout brillants d’une joyeuse excitation, le cœur encore vibrant de ses exploits enfantins. Notre petite fille a bien grandi depuis, mais le moins que l’on puisse dire, est qu’elle a conservé entier son fort caractère. Je ne la crois pas sans ressource et je gage que nous aurons de ses nouvelles avant peu.
 
Ma chère Viviane, il faut nous faire une raison : nos enfants ne nous appartiennent plus. Nous ont-ils jamais appartenu ? Ne sombrez pas dans la tristesse, maintenant qu’ils sont livrés à eux-même, car c’est sans doute ce qui pouvait leur arriver de meilleur. A dire vrai, mon amie, parmi les êtres chers à mon cœur, c’est vous qui m’êtes source d’inquiétude. Depuis toutes ces années que vous espérez en vain le retour de notre fils, à présent que s’ajoute l’absence d’Eleonore à votre chagrin, je désespère de vous voir retrouver un peu de sérénité. Les dernières lignes de votre lettre m’ont causé un grand émoi ! Je vous en conjure, ma bien aimée, n’allez pas commettre l’irréparable ! Je réalise à quel point mon éloignement a pu vous créer du tort et je m’en trouve impardonnable. Dès lors, je ne puis en conscience poursuivre mes activités ici. Je vais aujourd’hui même prendre les dispositions nécessaires, afin de regagner l’Angleterre dans les délais les plus brefs. Aussi, lorsque vous recevrez cette lettre, sachez qu’elle me précède de peu. Je rentre, mon Aimée, non pour l’amour du Ciel, mais pour l’amour de Vous.
 
Votre tendrement dévoué
 
Archi



 À suivre…

4 bafouilles:

  1. ouah ! Quand est-ce qu'on va le chercher à la gare pour qu'il nous en dise plus sur l'Afrique ?
    ça valait le coup d'attendre ! ton dessin est juste ce qu'il faut ! ni plus, ni moins ! c'est juste ce qu'il faut pour se précipiter sur la fameuse correspondance

    Tes personnages sont tellement VIVANTS !!!

    On pourrait pas se faire une bouffe avec Viviane et Archi ?
    gros bisous

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  2. Merci madmoiselle Sourine, vous êtes bien aimable…
    Pour la suite, la bouffe avec Viviane et Archi et tout… va falloir attendre un peu par contre. Parce que j'ai d'autres histoires à raconter, qui poireautent dans un coin de ma tête depuis un moment.
    Gros bisous à toi…

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  3. J'ai lu Le Lion de Kessel tout récemment, on s'y retrouve un peu avec cette nouvelle lettre ! Très chouette encore une fois, continue n_n

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  4. Wow le Lion, carrément… la vache, ça me rappelle un vieux souvenir, ça… j'ai dû le lire il y a bientôt 20 ans… merci pour la référence…

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